Sujet : Le héros de roman doit-il nécessairement être exceptionnel ?
Introduction :
Depuis les premiers récits épiques de l’Antiquité, le héros a souvent été présenté comme un personnage extraordinaire, accomplissant des exploits hors du commun. Dans l’épopée, comme dans les romans classiques, le héros est un être d’exception, doté de qualités surhumaines ou affrontant des épreuves extraordinaires. Cependant, à partir du XIXe siècle, avec le développement du roman moderne, le héros devient de plus en plus un personnage ordinaire, représentant l’homme du quotidien, avec ses failles et ses doutes. Cela pose alors la question : le héros de roman doit-il nécessairement être exceptionnel ?
Nous examinerons dans un premier temps les arguments en faveur d’un héros exceptionnel, avant d’analyser dans un second temps la légitimité du héros ordinaire dans le roman moderne.
I. Le héros, un être exceptionnel
A. La tradition épique et romanesque
Dans de nombreuses œuvres littéraires, le héros est un personnage extraordinaire, un modèle d’admiration. Dans l’Antiquité, les héros comme Achille dans L’Iliade ou Ulysse dans L’Odyssée sont des figures d’exception, dotées d’une force, d’une intelligence, et d’un courage surhumains. Ce type de héros incarne des valeurs idéales et représente le summum des capacités humaines. De même, dans le roman de chevalerie, des personnages comme Lancelot ou Roland accomplissent des exploits qui les placent au-dessus des hommes ordinaires.
B. Le héros romantique
Dans la tradition romantique, le héros est également exceptionnel, mais il se distingue davantage par son individualité et sa sensibilité exacerbée. Des personnages comme Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, ou Werther dans Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, sont des êtres uniques, en proie à des tourments intérieurs profonds. Leur exception réside dans leur nature passionnée, souvent en décalage avec la société qui les entoure. Ce sont des personnages qui se démarquent par leur profondeur psychologique et leur intensité émotionnelle.
C. Un modèle pour le lecteur
Le héros exceptionnel peut également jouer un rôle de modèle pour le lecteur. Il incarne des valeurs comme le courage, la loyauté, l’honneur ou la détermination. Dans des œuvres comme Les Trois Mousquetaires de Dumas, d’Artagnan et ses compagnons apparaissent comme des figures admirables, qui invitent le lecteur à se projeter dans des aventures héroïques et à s’inspirer de leurs qualités. Le héros exceptionnel permet ainsi au lecteur de rêver, de s’évader, et d’aspirer à des idéaux supérieurs.
II. L’émergence du héros ordinaire
A. Le héros réaliste
À partir du XIXe siècle, avec l’avènement du roman réaliste, le héros devient de plus en plus un personnage ordinaire. Balzac, dans Le Père Goriot, fait du personnage de Rastignac un jeune provincial ambitieux, mais en proie aux mêmes difficultés que tout autre homme de son époque. De même, dans Madame Bovary de Flaubert, Emma Bovary est une femme ordinaire, dont la vie quotidienne se caractérise par la banalité, voire l’ennui. Ce type de héros représente l’homme ou la femme de tous les jours, avec ses faiblesses et ses désillusions.
B. La remise en question du héros traditionnel
Le roman moderne et contemporain s’éloigne souvent du héros traditionnel pour explorer des personnages plus complexes, plus ambivalents. Dans L’Étranger de Camus, Meursault est un personnage passif, indifférent au monde qui l’entoure. Il n’accomplit pas d’exploits et ne possède aucune des qualités habituelles du héros. Pourtant, à travers lui, Camus interroge la condition humaine et le sens de la vie. Le héros ordinaire devient ainsi une figure à part entière, à travers laquelle l’auteur propose une réflexion sur l’existence.
C. Un miroir de la société
Le héros ordinaire permet également au roman de se faire l’écho des préoccupations sociales de son époque. Dans les romans de Zola, comme Germinal ou L’Assommoir, les héros sont des ouvriers ou des gens du peuple, confrontés à des conditions de vie difficiles. Ces personnages permettent de donner une voix à des classes sociales souvent marginalisées dans la littérature. Le héros ordinaire devient ainsi un vecteur de critique sociale et un moyen de rendre compte des réalités de la société.
III. Une figure hybride : l’anti-héros
A. L’anti-héros, entre exception et banalité
Le XXe siècle voit émerger une nouvelle figure littéraire : l’anti-héros. Ce personnage est souvent en décalage avec les attentes du lecteur, car il ne correspond ni au modèle héroïque traditionnel, ni à celui du héros ordinaire. Des personnages comme Roquentin dans La Nausée de Sartre ou Gregor Samsa dans La Métamorphose de Kafka sont des individus marginalisés, voire absurdes. Ils ne sont ni admirables, ni exceptionnels, mais ils interrogent, par leur existence même, les valeurs et les normes sociales.
B. Le héros imparfait
Enfin, le héros moderne n’est pas nécessairement exceptionnel par ses qualités, mais il peut le devenir par ses imperfections. Dans L’Homme sans qualités de Musil, le héros, Ulrich, se distingue par son incapacité à se conformer aux attentes sociales. De même, dans Le Procès de Kafka, Joseph K. est un homme ordinaire, confronté à une situation absurde qui le dépasse. Ces personnages permettent de redéfinir la notion d’héroïsme, en la confrontant aux réalités de l’absurdité et de l’imperfection humaine.
Conclusion :
Le héros de roman, loin d’être nécessairement un être exceptionnel, peut également être un personnage ordinaire, voire un anti-héros. Si la tradition épique et romantique a longtemps mis en avant des figures d’exception, le roman réaliste, puis le roman moderne, ont progressivement valorisé des personnages plus proches du quotidien du lecteur. Qu’il soit extraordinaire ou banal, le héros de roman permet avant tout de refléter les préoccupations de son époque et de proposer une réflexion sur la condition humaine dans toute sa complexité.